Dans le grand salon de l'Ehpad Gaston-de-Foix, les tables sont dressées, les bouquets prêts à être remis et les regards tournés vers les deux invitées d'honneur. Ce mercredi 1 juillet, l'établissement célèbre sa traditionnelle journée des centenaires.

“Cent ans, ce n'est pas rien. C'est un cap que peu de personnes atteignent. C'est une fête que nous organisons chaque année”, rappelle Marine Vasseur, animatrice de l'établissement.

Cette année, Huguette Bartissol souffle ses cent bougies le jour même de la célébration. À ses côtés, Odette Fouassier fête ses 101ans, un cap qu'elle a franchi l'an dernier. Un goûter, des fleurs, des applaudissements et des photographies affichées dans le salon viennent ponctuer cet après-midi placé sous le signe de la mémoire et du partage.

Odette Fouassier, une vie guidée par la curiosité

Derrière le sourire discret d'Odette se cache une existence riche d'expériences. Née le 9 octobre 1924 à Paris dans une famille ariégeoise montée travailler dans la capitale, elle grandit dans une France bouleversée par les événements du XXe siècle.

Brillante étudiante, elle obtient une licence de droit avant d'intégrer le ministère du Travail où elle traite les dossiers liés aux accidents du travail. Une carrière prometteuse s'offre alors à elle.

À la naissance de son deuxième enfant en 1960. Elle fait le choix de quitter volontairement son poste afin de consacrer davantage de temps à sa famille.

“C'était sa décision. Elle avait envie d'être avec nous et de vivre autrement”, raconte sa fille, Christine Fouassier. Ce nouveau chapitre ne signifie pourtant pas l'inactivité. Bien au contraire.

Une passionnée d'histoire... et des histoires

Lecture, généalogie, archéologie, patrimoine local, Odette s'intéresse à de nombreuses choses.

Dans les bibliothèques comme aux archives départementales, elle enquête sur ses ancêtres, retrace les parcours de sa famille et rédige de nombreux livrets retraçant leurs histoires. Chaque photographie ancienne devient une porte d'entrée vers une enquête minutieuse.

Sa fille se souvient notamment d'une découverte qui résume parfaitement cette passion.

Sur une vieille photographie de mariage, un cousin remarque grâce à une loupe une inscription sur un éventail tenu par une invitée : “Je désire voter”. Odette entreprend alors des recherches et découvre qu'il s'agissait d'un symbole utilisé par les suffragettes françaises pour défendre le droit de vote des femmes.

“Dès qu'un sujet l'intéressait, elle allait chercher, comprendre, écrire. Elle ne laissait jamais une question sans réponse” ajoute sa fille le sourir aux lèvres 

Le regard d'une femme sur un siècle d'Histoire

Odette a également traversé les heures les plus sombres du XXe siècle.

Enfant durant la Seconde Guerre mondiale, elle connaît l'exode vers l'Ariège avant de retrouver Paris lors de la Libération. Elle garde en mémoire les privations, les inquiétudes mais aussi l'immense joie de voir la capitale libérée.

Odette s'intéresse aussi très tôt à la place des femmes dans la société. Diplômée à une époque où peu de femmes poursuivent de longues études, elle défend naturellement leur droit à l'instruction, à la liberté de choisir leur vie et à participer pleinement à la société.

Sa fille raconte également un épisode marquant de son adolescence. Alors qu'elle est au lycée, Odette et plusieurs de ses camarades tirent la langue à des soldats allemands qui les observent pendant leur cours de gymnastique. Un geste de défi qui aurait pu avoir de lourdes conséquences.  

"Mon grand-père a été convoqué à la Kommandantur pour s'excuser à sa place. En plus, il y avait un réseau de Résistance dans ce lycée", raconte Christine Fouassier. 

Finalement, l'affaire se termine sans drame, mais ce souvenir restera gravé dans la mémoire de la famille.

Un siècle d'humanité

À travers les récits de Christine Fouassier se dessine le portrait d'une femme profondément libre, toujours tournée vers les autres.

"Ce qui la caractérisait, c'était sa curiosité. Elle s'intéressait à tout, aux gens, à leur histoire, au patrimoine, à la politique. Elle voulait comprendre le monde", explique sa fille.


Aujourd'hui âgée de 101 ans, Odette est très bien entourée de sa fille, de son fils et de ses petits-enfants. Tous lui rendent régulièrement visite pour partager des moments de complicité.

Autour d'elle, les conversations se poursuivent tandis que les résidents dégustent le gâteau préparé pour l'occasion. Les fleurs changent de mains, les souvenirs circulent et les sourires s'échangent.

Quelques mètres plus loin, une autre table est entourée de rires et d'embrassades. Huguette Bartissol, qui fête ce jour-là son centième anniversaire, est venue partager ce moment avec ses trois enfants.

Huguette Bartissol une institutrice de coeur

Née le 1er juillet 1926 à Pamiers, elle grandit entre Vira et les bancs de l'école, dans un contexte familial difficile. Son père quitte le foyer alors qu'elle n'a que cinq ans. Quelques années plus tard, la maladie de sa mère la conduit en pension.

Excellente élève, Huguette Bartissol intègre l'école avant de devenir institutrice. Elle enseigne pendant toute sa carrière dans plusieurs villages ariégeois. Pour ses enfants, qui grandissent dans les logements de fonction attenants aux écoles, la salle de classe fait partie du quotidien. Mais derrière le tableau noir se cache surtout une enseignante passionnée.

Transmettre, oui, mais toujours avec bienveillance. Chanter, faire découvrir la poésie, observer la nature, éveiller la curiosité des enfants… Huguette Bartissol ne se contente pas d'enseigner les leçons. Elle accompagne chacun de ses élèves avec patience.

Donner leur chance aux enfants oubliés

Chaque année, elle accueille dans sa classe de jeunes enfants issus de familles gitanes installées temporairement dans les villages pour les fêtes. Pendant quelques jours, elle leur apprend à lire et à écrire afin qu'ils ne soient pas totalement coupés de leur scolarité.

Dans sa classe, elle reçoit aussi des enfants vivant dans une grande pauvreté. Certains arrivent avec une simple tranche de pain pour le déjeuner, d'autres parcourent plusieurs kilomètres à pied à travers champs, même en plein hiver.

"On mangeait quelques fois avec ces enfants. Elle ne faisait aucune différence avec les autres tout le monde étaient égaux", explique Françoise Bartissol sa fille.

Sa fille se souvient notamment d'un garçon vivant dans une cahute au milieu des champs. Malgré des conditions de vie extrêmement précaires, il était brillant. Plus tard, il deviendra jockey. Des parcours qui illustrent la conviction profonde de cette institutrice.

Une famille bercée par l'art et la transmission

À la maison, la transmission prend une autre forme. Son mari, professeur d'éducation physique et passionné de peinture, réalise des tableaux d'animaux pour décorer les classes où elle enseigne. La musique, le dessin et la culture occupent une place importante dans le foyer.

Cet amour de l'enseignement se transmet naturellement à leurs enfants. Deux d'entre eux deviendront enseignants, tandis que leur sœur s'orientera vers la protection de l'enfance.

Toujours au service des autres

Une fois la retraite venue, Huguette Bartissol ne ralentit pas vraiment. Elle accompagne d'abord sa mère vieillissante, puis son beau-père atteint de troubles cognitifs. Plus tard, lorsque son mari développe la maladie d'Alzheimer, elle lui consacre de longues années. 

"Je me souviens, à 60 ans, elle a passé son permis de conduire pour pouvoir continuer à l'emmener à ses rendez-vous médicaux" ajoute Françoise Bartissol.

Aujourd'hui, Huguette Bartissol réside à l'Ehpad Gaston-de-Foix.  

"Elle a eu une vie guidée par l'idée de transmettre, aider et accueillir chacun avec la même humanité. C'est un être de bonté", termine sa fille.