Sur les hauteurs d’Ille-sur-Têt, les arbres calcinés rappellent la violence de l’incendie. Dans les parcelles agricoles, les dégâts obligent à revoir les calendriers de travail et à envisager de nouvelles plantations. Pour les professionnels du tourisme et de la découverte de la nature, les paysages ont changé, tout comme les conditions dans lesquelles ils exercent leur métier.

Dans cet épisode des Sentinelles des Pyrénées, trois habitants et professionnels témoignent de cette période particulière. David Berrué, militant écologiste et moniteur de canyoning, réfléchit à l’avenir de l’aménagement du territoire. Élisabeth Campana, productrice de plantes aromatiques, doit surmonter les pertes subies dans ses cultures. Thierry Derolez, guide naturaliste, observe les premières repousses tout en s’inquiétant de la répétition des incendies.

Trois expériences différentes, une même question : comment continuer après le feu ?

Un paysage transformé, une blessure encore vive

Depuis les hauteurs qui dominent le territoire, les traces de l’incendie sont visibles. Pour David Berrué, ce paysage constitue un avertissement autant qu’une source de tristesse. Les arbres touchés et les espaces brûlés dessinent déjà un environnement différent, dont les habitants devront apprendre à connaître les évolutions.

Pour l’instant, il y a quelque chose d’assez poignant et d’assez rude moralement à voir ce patrimoine qui est dans la souffrance

Moniteur de canyoning et militant écologiste, David Berrué entretient un rapport particulier à ces espaces naturels. La montagne et les rivières constituent son terrain de travail, mais aussi des milieux auxquels il est profondément attaché. Lorsque l’incendie survient, les conséquences sont immédiates : les clients ne peuvent plus accéder à certains sites, les activités sont interrompues.

Le tourisme de pleine nature se retrouve ainsi directement confronté à la catastrophe. Alors que les secours sont mobilisés et que des habitants sont évacués, poursuivre les activités de loisir devient difficilement envisageable.

Mais l’incendie soulève également des questions plus profondes : comment continuer à fréquenter les espaces naturels lorsque le risque augmente ? Et comment concilier la protection des personnes, la préservation des milieux et le maintien des activités économiques ? Pour David Berrué, l’incendie ne peut pas être considéré comme un événement isolé, sans lien avec les choix d’aménagement réalisés au fil des années.

Il souligne notamment la proximité croissante entre les zones habitées et les espaces naturels inflammables. Les lotissements construits autour des villages se retrouvent parfois au contact de la garrigue ou de la forêt. Lorsque le feu se propage, cette proximité peut accroître les risques pour les habitations.

Le militant écologiste défend une autre manière d’organiser les espaces autour des villages : maintenir ou développer des zones agricoles, favoriser certaines cultures et soutenir l’installation d’éleveurs capables d'entretenir les paysages. « Ça serait bien qu’autour des zones d’habitation, il y ait des zones qui soient cultivées, qui soient humides, donc avec de l’eau pour faire pousser les cultures », explique-t-il.

L'enjeu est donc aussi économique et humain : ces espaces doivent être entretenus durablement, ce qui suppose de permettre à des agriculteurs, des maraîchers et des éleveurs de vivre de leur activité. David Berrué insiste également sur la nécessité d'associer davantage la population aux décisions et à la prévention. Pour lui, une gestion uniquement fondée sur les interdictions risque de se heurter aux réalités du terrain.

Comment faire comprendre les dangers sans couper les habitants de leur environnement ? Comment permettre aux visiteurs de profiter de la montagne tout en limitant les comportements à risque ? Pour le militant, la réponse passe aussi par la sensibilisation, la responsabilité collective et une meilleure connaissance des risques.

Thierry Derolez : observer la nature qui tente de renaître

Pour Thierry Derolez, guide naturaliste et créateur de Natur'ailes 66, le feu a changé le paysage qu'il fait découvrir au public. Les balades qu'il organisait avant l'incendie prennent désormais une autre dimension. Là où il racontait déjà les traces de feux plus anciens, il doit maintenant expliquer les conséquences du feu de cet été. 

J’ai ressenti comme un deuil quand cet incendie s’est passé. J’ai ressenti vraiment comme la perte d’un proche.

Il lui a fallu du temps avant de revenir sur certains sites. Pourtant, à mesure qu'il reprend ses observations, des signes d'espoir apparaissent. Certaines plantes recommencent à pousser. Des rejets émergent à la base des arbres. La végétation repart là où les racines ont résisté à la chaleur. « C’est la nature qui renaît », constate-t-il.

Thierry, Guide Nature et Patrimoine

Le paysage n'est donc pas nécessairement condamné à rester noirci. Certains végétaux méditerranéens disposent de mécanismes leur permettant de survivre à un incendie et de repousser. La capacité de régénération dépend toutefois de nombreux facteurs, notamment de l'intensité du feu, de l'état des sols et du temps écoulé entre les incendies.

Des incendies trop rapprochés pour laisser le temps au vivant

Les milieux méditerranéens sont adaptés à une certaine fréquence des incendies. Mais lorsque les feux se répètent trop rapidement, les équilibres écologiques peuvent être fragilisés. Thierry Derolez résume cette inquiétude en comparant les rythmes auxquels les paysages étaient autrefois confrontés à ceux qu'il observe aujourd'hui autour d'Ille-sur-Têt. « Elle était adaptée à un ou deux feux par siècle. Et là, autour d’Ille-sur-Têt, on est sur un feu tous les dix ans », explique-t-il.

Il redoute que le réchauffement climatique accélère encore ce phénomène, empêchant certains milieux de se reconstituer entre deux incendies. Toutes les plantes ne réagissent pas de la même manière. Certaines repoussent grâce à leur système racinaire, tandis que d'autres espèces peuvent recoloniser rapidement les sols. Mais une végétation qui revient n'est pas nécessairement identique à celle qui existait auparavant. Le risque est donc celui d'une transformation durable des paysages et de leur biodiversité.

Dans ses visites, le guide naturaliste doit désormais intégrer cette réalité. Cette transmission concerne également les enfants, chez qui Thierry Derolez observe à la fois une curiosité pour la nature et une inquiétude face aux incendies. Son rôle consiste aussi à leur montrer que tout n'a pas disparu et que des formes de vie continuent à se développer malgré les dégâts.

De toute façon, on n’a pas le choix, il ne faut pas perdre l’espoir !

Élisabeth Campana : après les dégâts, reprendre le travail dans les champs

À quelques kilomètres de là, l'après-incendie se mesure autrement. Pour Élisabeth Campana, productrice de plantes aromatiques, les flammes ont directement touché son outil de travail.

À travers son activité Picanya Aromatiques, elle cultive notamment des plantes destinées à la parfumerie et aux cosmétiques. Parmi elles figurent la rose de Damas, l'immortelle italienne et le ciste ladanifère.

Le projet Picanya Aromatiques porte également une dimension patrimoniale. En remettant en culture des parcelles autrefois consacrées à la vigne et en développant un atelier de transformation et de distillation, Élisabeth Campana souhaite faire revivre un lieu et transmettre une histoire agricole.

Son projet s'inscrit dans une volonté de produire localement des matières premières naturelles tout en redonnant vie à un lieu chargé d'histoire. Mais l'incendie a endommagé deux de ses parcelles. Sur le champ de ciste ladanifère, une grande partie de la culture a brûlé. Sur celui d'immortelle, certaines plantes ont été touchées par les flammes, tandis que d'autres ont souffert de la chaleur.

Derrière ces dégâts, plusieurs années de travail, d'investissement et de préparation. Élisabeth a attendu plus d'un mois avant de reprendre certaines opérations, notamment la remise en état des clôtures et la taille des cistes, dans l'espoir de favoriser leur reprise.

Cette période illustre la vulnérabilité des activités agricoles face aux aléas climatiques. Les producteurs doivent composer avec des événements qu'ils ne peuvent pas toujours anticiper ni maîtriser.

La résilience, c'est aussi trouver un nouveau souffle

Malgré les dégâts, Élisabeth Campana ne souhaite pas abandonner son projet. De nouveaux partenariats avec des marques de cosmétiques et de parfumerie ouvrent des perspectives de plantations et de développement. Ces projets lui permettent de retrouver une dynamique et d'envisager la suite autrement. « Ça donne un nouveau souffle, une nouvelle énergie et ça va permettre de repartir aussi sur des nouveaux projets », explique-t-elle.

Son témoignage rappelle enfin une réalité du monde paysan : l'incertitude fait partie du métier, mais elle ne rend pas les épreuves moins difficiles.

De toute façon, le paysan n’a pas le choix finalement. Il est obligé de repartir...

Après le feu, quel avenir pour les Pyrénées-Orientales ?

L'après-incendie ne peut pas se résumer à un retour à la situation antérieure. Les paysages évolueront, les activités devront s'adapter et la prévention devra tenir compte de risques qui peuvent se répéter. La nature possède une capacité de renouvellement remarquable, mais cette capacité n'est pas illimitée. Quant aux habitants, aux agriculteurs et aux professionnels de la pleine nature, ils doivent trouver des solutions pour continuer à vivre et à travailler dans ces espaces.

Après le feu, les traces sont encore visibles. Mais des plantes repoussent, des projets reprennent forme et des questions essentielles émergent sur l'avenir des villages et des paysages.