Moulis est un petit village. Mais derrière sa taille se cache une histoire particulièrement dense. Pour Nicole Latgé, historienne de l’art et chercheuse, c’est précisément cette richesse qui mérite d’être racontée.
« Moulis, c'est un tout petit village mais qui est très grand par tout ce qu'il contient sur ses pages d'histoire. »
Première étape : l’église Notre-Dame de Luzignac de Moulis. Nicole Latgé s’est intéressée au patrimoine du Couserans notamment face à l’état parfois préoccupant de certains édifices. Mon grand intérêt a été porté sur le Couserans dès lors que mes yeux étaient en souffrance de voir le délabrement parfois avancé de sites tant par leurs mobiliers intérieurs que par les murs, d'où la création de notre association. L’église de Moulis est justement un condensé de cette histoire. Elle a traversé plusieurs périodes architecturales et artistiques. À l’intérieur, plusieurs époques cohabitent. Parmi les éléments les plus remarquables figurent les peintures des frères Pedoya.
Ces artistes italiens se sont installés en Ariège et ont laissé une empreinte importante dans le patrimoine local.
« Ce sont des itinérants italiens qui se sont posés en Ariège, qui n'en sont plus parti, et qui ont inondé de leurs savoirs splendides. »
Peintres, doreurs, décorateurs ou encore architectes, les frères Pedoya avaient plusieurs cordes à leur arc. « Ce sont des doreurs, ce sont des designers, ce sont des architectes, mais ce sont de merveilleux peintres. ». Le résultat est parfois si réaliste que les visiteurs les plus jeunes se laissent surprendre. « Tant et si bien que j'ai eu des enfants en visite qui m'ont demandé “Mais Nicole, la dentelle là, on peut aller essayer de la toucher ?” C'était le plus beau compliment qu'on aurait pu leur adresser.»

La mystérieuse lanterne des morts
L’église possède une autre particularité : son ancienne fonction funéraire. Nicole Latgé insiste d’ailleurs sur le vocabulaire à employer. Il ne s’agit pas simplement d’un clocher, mais d’une construction dont l’histoire remonte à une période où l’on veillait les morts. Cette ancienne lanterne des morts a ensuite évolué avec les usages religieux du bâtiment. Une cloche est venue progressivement lui donner une nouvelle fonction, notamment pour appeler les communautés aux différents moments de la journée. Puis l’édifice est devenu une église paroissiale.
« Je m'applique bien dans l'esprit des populations, de ne pas parler d'un clocher, mais d'une lanterne clochée. Il faut qu'elle garde son histoire. »
Les maginettes, une autre mémoire de Moulis
À Moulis, le patrimoine ne se limite pas aux grandes églises. Au détour des routes et des chemins, on découvre les « maginettes », petits oratoires qui abritaient des représentations religieuses. Le mot maginette vient du mot image, il est le terme local pour désigner un oratoire, où il nichait une statuette représentant un personnage religieux, très souvent la Vierge. Ces petits édifices étaient notamment installés le long des chemins et près des ponts, pour guider et protéger les voyageurs. Pour Nicole Latgé, ces constructions racontent aussi la manière dont les populations appréhendaient leur environnement et les dangers auxquels elles étaient confrontées.
Le marbre de Moulis, une pierre qui a voyagé
Autre chapitre incontournable de l’histoire de Moulis : le marbre. Dans le secteur d’Aubert, on trouve le Grand Antique. Brigitte, membre de l’association du patrimoine Moulisien, décrit un marbre dont l’apparence est immédiatement reconnaissable.
« Ce sont des brèches blanches et noires qui sont caractéristiques et qui sont spécifiques à ce marbre-là. Ça n'existe pas ailleurs dans le monde. »
Cette pierre extraite dans le Couserans a pourtant largement dépassé les frontières de l’Ariège. Nicole Latgé cite plusieurs lieux prestigieux où l’on retrouve du marbre provenant de Moulis : « Il y a le salon de Diane à Versailles, la cathédrale de Westminster, là on part à Londres, et il y a le baldaquin de l'hôtel des Invalides. » Et la liste ne s’arrête pas là. Elle évoque également Rome et Istanbul, avec un lieu particulièrement emblématique : « Et ce qui est pour moi le plus important, c'est à Sainte-Sophie, à Constantinople, Istanbul. »
Une carrière longtemps oubliée
Pourtant, cette richesse minérale a connu une longue période d’oubli. La carrière a été exploitée de manière ponctuelle au XIXe siècle avant de fermer en 1948. Sur place, le site avait fini par prendre un autre visage.
« Moi je l'ai connue ainsi, avec le trou, qu'on a appelé le trou du diable, c'était le domaine des lentilles, les personnes ne s'en préoccupaient beaucoup. » - Brigitte, Association Patrimoine Moulisien
En 2014, l’arrivée d’une entreprise italienne relance l’exploitation. Mais pour les habitants qui font vivre le patrimoine local, le marbre représente surtout une occasion de raconter le territoire. Brigitte résume cette démarche : « Je me suis dit que ça me paraissait intéressant d'utiliser ce marbre comme un prétexte. Un prétexte simplement à faire connaître nos patrimoines, un prétexte à faire en sorte que toutes les différences et toutes les cultures puissent se rencontrer autour du marbre. »
Ainsi naissent les Journées du Marbre, qui permettent de réunir artistes, artisans et public.


Natura 2000 : maintenir les paysages ouverts
À Moulis, le patrimoine est aussi naturel. Le territoire est intégré à un ensemble de zones protégées, notamment dans le cadre de Natura 2000. Ici, l’enjeu est de trouver un équilibre entre biodiversité et activités humaines. David Pasin, chargé de mission Natura 2000 au Parc naturel régional des Pyrénées-Ariégeoises, explique : « Le concept, c'est qu'il y a 40 ans à peu près, l'Europe a désigné partout un petit peu sur son territoire des sites pour leur biodiversité exceptionnelle. » À Moulis, les milieux ouverts, comme les prairies et les pelouses, constituent une partie importante de cette biodiversité. Mais ces espaces sont menacés par la déprise agricole.
« Cette déprise agricole elle se traduit au niveau des habitats naturels par ce qu'on appelle une refermeture, c'est-à-dire que la lande et petit à petit la forêt reprennent du terrain sur les milieux agropastoraux, donc les prairies et les pelouses. »
Le rôle des agriculteurs devient alors essentiel, car c'est leur activité de tous les jours qui fait que ces milieux sont ouverts. L’objectif est donc de travailler main dans la main pour maintenir ces paysages.
Les chauves-souris, indices de l’état des paysages

La montagne de Moulis, c'est un vrai gruyère !
Thomas Cuipers, naturaliste à l’ANA-CEN Ariège, travaille principalement sur les chauves-souris et les milieux souterrains : « On est sur un paysage karstique qui offre des grottes, souvent ce sont des gîtes pour les chauves-souris, des habitats très diversifiés avec des pelouses, des forêts aussi qui sont intéressantes et qui offrent là plutôt le couvert. »
Les granges traditionnelles jouent également un rôle, elles permettent l'accueil de diverses espèces de chauves-souris. Ces animaux sont aussi de précieux indicateurs de l’état des écosystèmes.
Elles retranscrivent un peu l'état de santé des paysages.
Et leur présence peut avoir des effets sur les activités humaines, puisqu’elles consomment de nombreux insectes.
Au CNRS, un laboratoire du changement climatique

Changement de décor : direction la station d’écologie théorique et expérimentale du CNRS. Ici, des chercheurs étudient le fonctionnement des écosystèmes et leurs transformations. Première rencontre, Laura Fargeot. Elle travaille notamment sur la relation entre humains et nature. « On dépend de la nature, mais la nature dépend de nous. » Une relation d’interdépendance qui devient particulièrement importante face aux bouleversements environnementaux. On rencontre les chercheurs devant le centre d'hébergement. La station est aussi un lieu de vie scientifique international, avec des chercheurs, doctorants et stagiaires qui viennent séjourner à Moulis. « On est un des plus gros employeurs du coin. » Et cette présence scientifique intrigue parfois les habitants. « Je sais que tout le monde se pose beaucoup de questions sur ce qui se passe dans cette station » Ajoute Henri Truchassout, chercheur.
Parmi les installations les plus mystérieuses depuis la route : les grands bassins bleus.
Les mystérieux bassins du Métatron, des boules de cristal bleu
Ces installations font partie du Métatron aquatique, un dispositif expérimental destiné à étudier les écosystèmes. Dans sa version aquatique, la plateforme compte 144 bassins. Simon Blanchet et Muriel Richard nous accueillent devant ces bacs « Chacun fait 2000 litres. C'est une grosse baignoire. » Les chercheurs peuvent contrôler les conditions de chaque bassin et notamment leur température.
« On a des scénarios à 1,5°C, les scénarios les plus optimistes, des scénarios à 3°C ou 4°C, qui sont les scénarios les moins optimistes. »
L’objectif est de comprendre ce qui pourrait arriver aux écosystèmes dans les prochaines décennies.
Quelques degrés peuvent tout changer
Les premières observations montrent que les changements de température peuvent modifier rapidement les communautés d’espèces. « Les espèces qui composent ces écosystèmes changent extrêmement vite. Souvent, en fait, ils s'appauvrissent. » Le problème n’est pas nécessairement la disparition immédiate de toutes les espèces. « C'est vraiment cette rapidité de changement qui fait que les espèces n'ont pas le temps de s'adapter. »
Dans le Métatron terrestre, les scientifiques étudient notamment le lézard vivipare. Julien Cote, directeur de recherche au CRBE à Toulouse, travaille sur cette espèce depuis 2012. Les chercheurs observent notamment son alimentation et ses interactions avec les autres espèces.
« Ce qu'on observe, c'est que le lézard, lorsqu'il fait plus chaud, a une tendance à manger plus d'araignées que de phytophages. »
Le réchauffement modifie donc les relations entre les espèces. Les chercheurs observent également des signes de vieillissement plus rapide. « Les jeunes lézards, dès qu'ils naissent, ont déjà des télomères plus courts. En gros, on va dire qu'ils naissent déjà un peu vieux. »
À l’échelle locale, préserver des refuges
Ces recherches sur le changement climatique permettent aussi d’identifier des pistes d’action locales. L’une d’elles consiste à préserver des îlots de fraîcheur. « C'est assez crucial de penser non seulement climat global, mais aussi microclimat, donc protéger des îlots de fraîcheur, protéger des zones de forêts, protéger des zones de semi-ombragés. » Même à l’échelle d’un jardin, certains choix peuvent avoir leur importance.
« Éviter de couper des arbres, c'est bête, mais c'est important, mais même dans son jardin, éviter de couper l'herbe trop court, garder des zones où la végétation est haute, pour les insectes, c'est très important d'avoir ces refuges-là pour survivre à la chaleur. » - Elvire Bestion, Chargée de recherches
Dans la grotte laboratoire
À Moulis, la recherche scientifique se poursuit aussi sous terre. Olivier Guillaume nous emmène dans une grotte laboratoire, une ancienne galerie fossile située au-dessus d’une rivière souterraine.

« L'idée, c'était d'avoir à disposition une grotte naturelle dans laquelle les chercheurs pourraient travailler et surtout amener les espèces qu'ils veulent étudier pour pouvoir les maintenir en vie. »
Parmi les espèces étudiées ici, le protée, un amphibien cavernicole particulièrement étonnant : « Le protée [...] constitue le seul vertébré cavernicol strict d'Europe. » Présent à Moulis depuis 1954, il fait l’objet de recherches sur son développement et sa reproduction. La station est d’ailleurs la seule structure à obtenir régulièrement sa reproduction.
Sous la grotte, la rivière souterraine alimente également les installations scientifiques. Et le réseau continue bien au-delà des espaces aménagés :
« On a plusieurs kilomètres possibles pour explorer. » Une plongée sous terre qui permet de découvrir une autre facette de la station de Moulis.
La Guerre des Demoiselles : quand la forêt devient un lieu de révolte
Et puis, à Moulis, l’histoire du rapport entre l’homme et son environnement nous ramène près de deux siècles en arrière. En 1829, les nouvelles règles forestières bouleversent les usages traditionnels des populations de montagne. Une contestation se développe alors en Ariège : la Guerre des Demoiselles. L’association qui porte aujourd’hui cette mémoire revient sur cette histoire. François Armengaud en est le président.
« Ce conflit naît de la création de l'Office national des forêts à la fin du 19e siècle. »
À l’époque, le bois est indispensable à la vie quotidienne des populations rurales. « Avec le bois, ils se chauffent, ils préparent à manger, ils construisent leurs outils, ils construisent leurs maisons. Donc c'est vraiment une question de vie ou de mort. » La résistance s’organise et les habitants utilisent notamment le déguisement pour échapper aux autorités. « On les appelait les demoiselles parce qu'ils se déguisaient avec des grandes chemises de femmes, des grandes chemises en coton blanc de femmes et puis en général des fichus sur la tête ou même des peaux d'animaux et se grimaient le visage en noir. »
Une histoire qui se raconte
L’association La Guerre des Demoiselles ne se contente pas de raconter cet épisode historique. Elle cherche aussi à le faire vivre grâce à un spectacle qui mobilise de nombreux habitants.

Une mobilisation considérable : « Il faut savoir qu'une année de travail, ça représente la préparation d'un spectacle, ça représente environ 7000 heures de bénévolat. »

C'était Un jour chez vous, à Moulis.





